Blanc
8 octobre 2026 – 14 novembre 2026
Vernissage le 8 octobre 2026 à partir de 18h
Artiste
Shiqi
A l’occasion de cette exposition personnelle de Shiqi, sa deuxième collaboration avec espace temps, l’artiste présente un ensemble de travaux récents sous le titre « Blanc ». La matière de ces œuvres est l’encre et le papier. Elles traitent de la lumière. En quatre moments, l’exposition décrit une trajectoire faite d’enchaînements organiques plus que formels, trajectoire que Patricia Castex Menier décrit comme une « métamorphose (…) un processus universel qui serait une autre figure du temps, ce fil du temps qui passe de la naissance à la mort, ce chemin de vie à la pointe du pinceau. »
Sur le chemin d’encre avec Shiqi
Patricia Castex Menier
Au commencement était le geste. Puis advint le mouvement. Celui qui guidera vers le chemin, décidera du chemin. Celui de la vie qui ne tient qu’à un fil, sa fragilité même en fait un objet de célébration, d’écriture, de peinture. Qui ne tient qu’à un fil, le fil du temps qui – de la naissance à la mort- ne tiendra plus un jour qu’à un cheveu, le cheveu blanc. Alors s’impose la forme que le pinceau va chercher au puits de l’encre, qu’il va tirer du noir pour le déposer sur le papier blanc : cette forme justement, c’est celle du caractère « blanc ». Le voici, ce blanc, ou plutôt son visage, ou plutôt ses visages, voire même, puisque tout est regard, les visages qui lui font face : celui de la peintre au travail, les nôtres le contemplant, ou les visages du temps se succédant sur le fil de la vie. Quelques traits tout d’abord, bien distincts mais déjà fusionnant, chacun né de l’autre, une calligraphie vivante : que ce soit le noir qui signifie le blanc est au-delà du paradoxe, le tableau rejoint avec bonheur l’alliance féconde des contraires, un échange où, oui, le noir dit le blanc, l’encre dit le papier. Rien n’est figé, regardons le caractère s’ouvrir, se dilater, regardons-le se resserrer, se refermer : le noir libère-t-il le blanc, l’enferme-t-il? Le blanc entre-t-il, sort-il, mais d’ailleurs, support du signe, n’a-t-il pas toujours été là ? Traduire le caractère par « blancheur » serait une erreur : la blancheur est une idée, le blanc est un être, il a une présence d’être, une réalité que ne fait que souligner le caractère qui le construit. Il arrive ensuite que tout se brouille, se superpose, se confonde ; le caractère disparait-il partiellement ou complètement,se laisse-il recouvrir de griffonnage, déborder jusqu’à l’illisible, ou irradier de clarté comme le feu rayonnant au cœur du soleil, ou enfler jusqu’à l’explosion? Finalement qui (quoi) gagne sur qui (quoi) ? Ni victoire ni défaite, mais une alternance qui, bien plus que de noir et de blanc, nous parle de jour et de nuit, d’ombre et de lumière : nous suivons des yeux le fil du temps, le fil de la vie, ses visages, ses variantes. Jusqu’à l’ultime qui serait la simplification la plus évidente : avec l’apparition – ô surprise ! – de la couleur, ce fond rose diaphane, un rose d’aube, le caractère blanc est blanc, et sa forme bien nette serait peut-être celle d’une porte, la porte absolue, l’ouverture rêvée.
Au commencement était le geste. Puis naquirent les ailes. Des ailes d’encre, des ailes de papillons de nuit. De nuit parce qu’ils volent dans la nuit, ou parce qu’ils sont faits de nuit ? Quel chemin prennent-ils, que cherchent-ils à atteindre en se dirigeant apparemment presque tous dans la même direction ? Quel horizon figure ce fond tantôt clair- le blanc du papier comme par morceaux déchirés, tantôt plus ou moins foncé jusqu’à devenir la masse de l’obscurité– le noir dilué, étalé par couches de l’encre ? Ici tout palpite, un mouvement de vie de l’extérieur vers l’intérieur, de la surface vers la profondeur : formes de l’encre qui tantôt frôlent l’étendue du papier, tantôt la pénètrent. Est-ce s’égarer ? On pourrait entendre le bruissement du vol groupé, une pulsation que l’élégance du trait rend légère mais obstinée. Les papillons de nuit, nous le savons, se brûlent les ailes au contact d’une flamme, d’une ampoule ; irrépressible tentation de la lumière, quels qu’en soient les dangers, et son terme fatal. Une trajectoire qui, de la naissance à la mort, résume toute la définition de vivre. En filigrane nous retrouvons le cheveu blanc… selon un mode bien sûr si différent de la durée, le fil du temps s’incarne cette fois par ces papillons éperdus à l’existence si brève : devant notre regard ils sont sauvés par la beauté du geste d’encre, source de clair et d’obscur, de jour et de nuit, d’ombre et de lumière, qui, en alternant, superposant ou mêlant ces contraires restitue toute l’énergie du désir vers le désirable.
Au commencement était le geste. Puis s’estompèrent les formes. Infiniment légères, elles se regroupent, serrées en des dispositions variées, qui blanches elles aussi, apparaissent à peine dans le blanc. Ce sont leurs contours grisés qui jouent avec notre regard, avec ses limites, son pauvre pouvoir de distinguer, et son éternelle ambition de savoir et de nommer ; ainsi ne peut-il s’empêcher de s’interroger: ailes ou pétales? Mais pourquoi à tout prix définir? Que notre attention entre plutôt dans l’absolue transparence, qu’elle suive le mouvement de ces formes évanescentes, accueille ces simples présences fantomatiques. Fantômes ? Penser ainsi libère une autre image du temps, le devenir de chacun après le cheveu blanc… les êtres et les choses vivent en ayant abandonné leur épaisseur, ils passent, nous frôlent, investissent l’air un instant en n’y laissant que des traces furtives. On soufflerait dessus comme sur de la poussière mais ils demeurent, le regard dialogue ici avec les quatre agencements différents des formes et leurs quatre façons différentes de se placer dans le rectangle du papier comme s’il s’agissait de rejoindre successivement les quatre points cardinaux du monde. Dans cet espace d’harmonie décliné en quatre fenêtres se superposent sans peser le visible et l’invisible.
Au commencement était le geste. Puis s’engendrèrent les traits les uns des autres. Un diptyque cette fois. À gauche, s’il fallait toujours et encore se poser la question, des fleurs-papillons, des papillons-fleurs? Un foisonnement de battements d’ailes ou de corolles s’ouvrant, se refermant? Sur fond de gris à claires-voies, l’ensemble est compact, se rassemble en un noyau plus foncé où tout se confond, mouvement centrifuge de l’aérien vers l’enraciné, à moins que ce soit l’inverse, mouvement centripète de la dispersion, noyau disloqué en parties légères se décollant les unes des autres. À droite, sur fond clair, tout s’ouvre, se simplifie : une échappée, un mouvement de liberté vers le haut, et entre les formes une respiration de l’espace. Naissance de papillons ou envol de fleurs, papillons mis au monde par les fleurs et les emportant avec eux. De trait après trait, de trait sur trait, l’aile et le pétale voyagent ensemble, se mêlent jusqu’à ne faire plus qu’un. Alors apparait le primordial, c’est-à-dire l’osmose de toutes formes de vie. L’un, toujours, se transforme en l’autre, comme une chrysalide en papillon, un caractère calligraphié en porte ouverte, une silhouette en fantôme, un cheveu noir en cheveu blanc… Métamorphose que le geste de l’encre nous invite à suivre du regard, un processus universel qui serait une autre figure du temps, ce fil du temps qui passe de la naissance à la mort, ce chemin de vie à la pointe du pinceau.
SHIQI
Installée à Hangzhou à partir de 1997, Shiqi est formée au sein du département de peinture expérimentale de l’académie des arts de Chine (CAA). Elle voyage dans l’Ouest de la Chine, notamment au Guizhou et au Shaanxi. Elle obtient son diplôme avec une installation picturale intitulée «Hongzhuang » (Fard rouge), une réflexion sur le mariage des femmes en Chine à l’époque contemporaine.
Après un séjour à Shanghai et à Beijing, Shiqi poursuit ses études en France dans le cadre de l’école nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC) à partir de 2002. Elle étend sa formation aux nouveaux médias, en particulier à la vidéo. Elle voyage en Europe et aux Etats-unis, tout en séjournant régulièrement en Chine. Son travail, en phase avec ces déplacements, enregistre ses réactions à ces différents environnements. Tout en appréhendant des sujets en lien avec la culture matérielle chinoise avec des médias comme la vidéo, elle prolonge sa pratique de l’encre et l’adapte à des sujets contemporains.
Pendant près de 10 ans, elle explore, à l’encre ou à l’huile, différents thèmes liés à l’expérience de la maternité, de la gestation à l’enfance. En 2007, elle est marquée par la vague de naissances qui, en Chine, accompagne l’année cyclique du cochon. Les différentes déclinaisons de la société de consommation asiatique et européenne nourrissent le regard sur l’enfance qu’elle exprime à travers ses réalisations de cette période.
En 2017, son travail connaît un tournant formel. Elle développe une peinture gestuelle en partie conçue comme la réminiscence de signes écrits. Ce travail sur la ligne l’amène à sortir du cadre proprement pictural pour appréhender encre et papier dans les trois dimensions. A partir de 2020, elle produit ainsi des œuvres issues de fragments calligraphiques ou picturaux dont la forme s’apparente à un livre au contenu inconnaissable, au-delà du sens des mots et des figures. Poursuivant dans cette direction, elle expose ce travail aux frontières de la peinture, de la sculpture et de l’installation en Europe et en Asie. Blanc est sa deuxième collaboration avec espace temps.