Architectures sensuelles

23 Avril – 19 Juin 2026

Vernissage le 23 Avril 2025 à partir de 18h

Artiste
Peihang BENOIT

Curateur
Laurent Quénéhen

Architectures sensuelles

Peihang Benoît est une peintre parisienne qui est née à Taïwan, a vécu son enfance aux Etats-Unis et a étudié à Londres. Elle est riche de ces cultures et cela n’est pas sans écho dans son travail.

Peihang Benoît a des manières de faire, des techniques, qui peuvent rappeler ce qui la constitue dans son histoire personnelle, comme un mille-feuille d’influences et de superpositions : Peihang Benoît enduit tout d’abord un fond acrylique sur ses toiles, une dominante, puis elle entame l’architecture de ses formes, de ses courbes, avec la peinture à l’huile. Elle travaille sur plusieurs toiles en même temps, car leur réalisation nécessite plusieurs semaines, voire des mois. Des couches se superposent, se croisent et s’enlacent dans un balayage énergique qui est sa vitalité, sa mise en texture intime, presque performative. Pour Peihang Benoît, peindre, c’est aussi (re)vivre sa vie : c’est insuffler dans l’œuvre son énergie et sa puissance, une Gestaltung unique et intime. Des fragments de corps apparaissent et se dissolvent, restent instables, se déplacent, se transforment, se fondent en suggestions de paysages, d’eau ou de feu. 

Peihang Benoît peint avec tout ce qu’elle est, ce qu’elle a vécu, ses migrations multiples, ses déracinements et ses apprentissages de nouvelles cultures qui déconstruisent et fabriquent autrement la perception du monde. C’est en partie ce que l’on retrouve dans son travail : un maelström d’influences et de régénérations.

Sur certaines toiles apparaissent des jambes et des pieds, mais elle ne les personnalise pas, elle n’est pas figurative, c’est la trajectoire qui les habite qui l’intéresse. Elle place des chairs sans les identifier, elle évoque, elle suggère leurs mouvements comme s’ils dansaient, l’ensemble est rythmique et inspiré, sans pour autant se situer dans la séduction facile de l’illustration. Ses œuvres sont parfois âpres d’accès : il faut les appréhender lentement, comme chez les maîtres anciens, afin d’imaginer des paysages, des rivières, des univers toujours en transformation.

L’artiste explore les lignes de force de la nature, non pas dans un regard extérieur, mais bien comme partie prenante, car l’homme et la femme font aussi partie de la nature ; ils s’en sont même rendus les maîtres, un peu fous.

Peihang Benoît façonne ses œuvres avec le souvenir des peintures classiques chinoises qu’elle a croisées, telles qu’elles se structurent dans le vide et le plein des formes et par ce qui circule entre les lignes, leurs dominantes qu’elle associe à l’histoire de la peinture occidentale. On retrouve des gestes du Greco dans ses élans enflammés et spirituels, des allusions à Francis Bacon lorsqu’elle efface ce qui identifie les corps ; elle possède ces atouts dans son jeu.

Ce qui vient sur la toile — car c’est précisément ce qu’elle cherche dans son travail — ce sont des apparitions, des révélations, bien plus qu’une création préméditée. Peihang Benoît laisse exister l’œuvre par elle-même ; elle s’offre à la peinture, qui le lui rend bien.

Des moments se superposent à différents endroits ; des formes rappellent des rochers ou des hanches rondes et roses comme des joues d’enfants ; des fleuves jaunes irriguent des montagnes. On est le plus souvent dans la métonymie des formes, des correspondances chères à Charles Baudelaire :

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité

Chaque jour, Peihang Benoît traverse et recouvre ses œuvres, augmente, dilue et écoute ce que la peinture lui confie. C’est une rencontre avec l’œuvre naissante : elle donne et attend de voir ce qui émerge. C’est une énergie vitale où la peintre se lâche pour mieux se trouver et découvrir une forme de ravissement dans sa pratique même. Certaines de ses toiles sont des feux d’artifice.

Ainsi, sur le paravent constitué de quatre panneaux (Les bêtes flamboient, 2026), le monde s’est renversé sur lui-même : on est au septième ciel. Le bleu est au sol et de jeunes pieds s’envolent vers l’herbe verte, ils ont une puissance féline, le petit enfant est un jeune animal spontané, pas encore éduqué. On retrouve dans ce tableau la puissance de l’enfance qui joue et s’embrase. Cette œuvre évoque la fulgurance du jeu et du plaisir, un postulat qui transforme la chute en élévation et découvre le ciel à l’envers, comme le notait Georges Bataille dans Le Bleu du ciel.

D’autres œuvres sont dans une sensualité plus douce, moins orgiaque, notamment dans le grand tableau Le chant du vent (2026), où des êtres carnés, ou peut-être des montagnes, semblent dominer, se pencher sur un magma de couleurs et de formes qui s’entremêlent. Des lignes de force sont recouvertes par des lignes plus légères ou, au contraire, sont taguées comme un graffiti.

Peihang Benoît utilise des bâtons d’huile, des pinceaux larges qui soufflent sur la toile. Là encore, les jambes dodues de l’enfance plongent dans un océan de couleurs qui peuvent évoquer l’avenir qui les attend. D’autres formes sont à la limite de la disparition : la peintre semble chercher l’irreprésentable, le mélodique, parfois le dissonant, au-delà du sens. L’abstraction domine ses œuvres, où les variations de rouges dansent avec des bleus outremer que pénètrent des verts audacieux.

Il y a une grande sensualité dans ses toiles : on sent le cœur de la couleur, de la matière et des formes créer des ondes magnétiques, elles aspirent le regard.

Peihang Benoît a une philosophie de la peinture comme expérience de vie : ce n’est pas pour elle une matière inanimée, mais bien une confrontation, ou plutôt une relation, sensuelle et spirituelle, qui amène à une révélation du corps et de l’esprit, une extase — c’est-à-dire une communication avec l’immensité du vivant. Extase que l’on peut atteindre de différentes manières : soit par une retraite spirituelle, comme le font certains moines ; soit au coeur d’une souffrance extrême, comme le Christ sur la croix ; ou, de manière plus désirable, par une jouissance, comme l’évoque Georges Bataille dans Madame Edwarda. Ces trois chemins mènent à une même béatitude, qui inspira tant Jack Kerouac, le fondateur de la Beat Generation.

Sa peinture a évolué avec le temps : ce qui apparaissait auparavant comme des espaces distincts, ceinturés géographiquement et esthétiquement, s’est unifié, réuni, comme si la peintre avait trouvé ses réponses, son chemin vers les sources de l’unité et les mystères de la création.

Ce que la peintre tente d’appréhender dans son œuvre, c’est un univers où toute chose, tout être, révèle son âme libre et multiforme. La peintre est sensible à ces émanations, et particulièrement à celles qui possèdent une énergie vitale : les enfants lorsqu’ils jouent, les chutes d’eau, le feu, le vent — tout ce qui fait vibrer le monde vivant, y compris la jouissance, au sens noble du terme, qui ne se raconte pas mais se ressent, se vit et, manifestement, se peint.

Une autre particularité de son travail est la distance du regard, ses œuvres procurent comme des voyages immobiles situationnels et temporels. Si l’on considère à quelques mètres le tableau Sous le même ciel (2026), on distingue quatre jambes : deux sont bleues, deux autres dans des variations de mauves. Elles traversent l’œuvre en sa largeur et se croisent, encerclées d’un tourbillon rose éros avec en leur centre comme un paysage boisé. En se rapprochant du tableau, les jambes s’effacent pour laisser place en leur centre à une scène champêtre, des personnages, une table, peut-être une piscine, manifestement un souvenir radieux qui a contribué à un avenir qui ne l’est pas moins.

Dans le plus petit détail, la moindre parcelle de peinture, se retrouve l’entièreté de la création, et c’est ce que Peihang Benoît donne à voir : une architecture sensuelle avec ses lignes de force où l’on suppose que l’enfer et le paradis peuvent être sur chaque versant d’une même montagne, reste à choisir le bon côté.

 

Laurent Quénéhen, commissaire de l’exposition

Curateur

Laurent Quénéhen

Laurent Quénéhen, commissaire d’exposition indépendant (membre de C.E.A) et critique d’art au sein de la revue artpress (membre de l’AICA), président des associations Brigade des Images (programmations de films courts) et les salaisons (expositions dans l’espace d’art les salaisons à Romainville de 2007 à 2015 et itinérantes depuis Juin 2015).

Artiste

Peihang BENOIT

Née à Taipei en 1984, Peihang a vécu à Taïwan, aux États-Unis, au Royaume-Uni et vie actuellement en France. Ces expériences ont forgé sa sensibilité à l’entre-deux, aux échelles changeantes de l’appartenance et à la fluidité du temps. Travaillant principalement la peinture, elle a récemment étendu sa pratique à la céramique, utilisant des formes peintes semblables à de la pierre pour prolonger le geste, la surface et la couleur au-delà de la toile, jusque dans l’espace. Cette attention portée au mouvement et à l’interstitiel informe également son rôle de cofondatrice de oneATELIER, une association à but non lucratif basée à Paris qui soutient les femmes artistes internationales. Là, le partage d’expérience, l’échange critique et le soutien mutuel reflètent les valeurs qui fondent sa pratique en atelier.

Peihang est titulaire d’une licence (BA) et d’un master (MFA) en Beaux-Arts de l’Université Normale Nationale de Taïwan, ainsi que d’un master (MA) du Chelsea College of Arts à Londres. Elle a reçu plusieurs distinctions, notamment le prix ChiMei et le prix Chu Teh-Chun, et a été finaliste du Hopper Prize (États-Unis) ainsi que du Ashurst Emerging Artist Prize (Royaume-Uni). Son travail a été exposé dans des institutions et galeries de renom telles que Saatchi Gallery, Sundaram Tagore Gallery, Musée d’Art de Macao, Musée de Université des Arts de Tokyo, Musée de Chiayi, Musée National des Beaux-Arts de Taïwan. Elle a bénéficié d’expositions personnelles à espace temps (Paris), Aki Gallery, Yiri Arts et TKG+Projects (Taïwan). Ses œuvres font partie des collections permanentes du Musée Chimei et du Dib Bangkok Museum.

Elle vit et travaille actuellement à Paris.