METAMORPHOSÉS

3 septembre 2026 – 3 octobre 2026

Vernissage le 3 septembre à Partir de 18h

Artistes
SHU Rui / Laetitia DUCRETTET

Curatrice
Maribel NADAL JOVÉ

Derrière le miroir: Autoportraits contemporains

Martina Köppel-Yang

L’exposition Derrière le miroir réunit des autoportraits de treize artistes appartenant à des générations et à des contextes culturels différents. La diversité des médiums employés — peinture, photographie, vidéo, objets, sculpture, installation — reflète cette pluralité. Le titre renvoie à la position singulière de l’artiste au moment de la création d’un autoportrait. Le miroir, instrument traditionnel de l’auto-réflexion, trouve aujourd’hui son équivalent dans les dispositifs contemporains : appareils photo, caméras, smartphones fonctionnent comme autant de miroirs électroniques. L’artiste, situé « derrière le miroir », se fait simultanément reflet, créateur et spectateur.

À une époque où l’auto-mise en scène par le selfie est devenue une pratique quotidienne omniprésente et un puissant espace de projection, l’examen attentif d’autoportraits artistiques offre un contrepoint salutaire. Le regard de l’artiste dépasse la simple surface spéculaire : il traverse le reflet pour tenter de trouver une image vraie.

Les autoportraits contemporains déploient un éventail de stratégies de représentation : du réalisme à la métonymie, de l’abstraction au jeu ironique, de la performance poétique à l’exhibition de soi. Ils vont du « je suis mon œuvre » radical de Louise Bourgeois jusqu’à des formes d’auto-annulation conceptuelle. Pourtant, l’auto-édition — ce choix de la manière dont on se présente à autrui — demeure au cœur de toutes ces pratiques. Le contact visuel direct avec le spectateur reste une caractéristique récurrente. Le regard, tourné à la fois vers l’extérieur et vers l’intérieur, en constitue le centre névralgique. La question fondamentale demeure : quel « moi » est reflété ?

Comme l’a formulé Mieke Bal : “L’identité entre l’œuvre et son sujet (…) n’est pas unifiée ; elle est fragmentée par l’intrusion du lecteur/spectateur dont la position est intrinsèquement paradoxale.” 1Ainsi, l’artiste devient à la fois sujet et spectateur implicite de son image. L’auto-réflexion, en tant que mode de lecture et de vision, apparaît dès lors comme une méditation sur l’acte créateur lui-même. L’autoportrait se révèle toujours double : exploration de l’identité, mais aussi réflexion sur la nature de l’art et le rôle de l’artiste.

L’exposition aborde cette thématique sous différents angles : représentation, réflexion, regard et identité.

Représentation

Antony Gormley est mondialement reconnu pour ses sculptures grandeur nature moulées d’après son propre corps. L’œuvre exposée ici, intitulée Float 5 (2018), constitue cependant une petite fonte, tout aussi caractéristique de sa démarche. Dépourvue de traits distinctifs, elle incarne moins l’individualité que l’image générique d’un être humain. Gormley ne conçoit pas ces sculptures comme des autoportraits au sens strict, mais comme des mises en relation du corps humain avec l’espace et avec le monde qui l’entoure.

À l’inverse, Self-portrait at Forty (Autoportrait à quarante ans, 1996) de Yang Jiechang met explicitement en avant une temporalité biographique, comme l’indique le titre. Toutefois, l’artiste privilégie moins la ressemblance physique que l’expression d’une énergie vitale. Les vigoureux coups de pinceau noirs traduisent une présence, une intensité personnelle qui vaut autant représentation de l’artiste que la figure elle-même. La vidéo Six Two Zen (2018) poursuit cette exploration temporelle : à 62 ans, Yang se met en scène grimaçant, évoquant une figure d’Arhat bouddhiste parvenu à une compréhension profonde de l’existence.

L’approche de Santo Tolone dans Saint (2025) prend la forme d’un autoportrait en nature morte. Au lieu de peindre ses traits, l’artiste se représente par une assiette de fruits pelés. Cette œuvre, issue d’une série de portraits en nature morte, convoque l’héritage d’Arcimboldo (1527–1593), maître milanais de la Renaissance, qui composait des visages à partir de végétaux et d’objets. Comme son illustre prédécesseur, Tolone —qui lui-même a étudié à Milan — utilise fruits et couleurs pour suggérer des qualités personnelles et instaurer une atmosphère. Avec sa rigueur formelle et sa réduction moderniste Saint se présente comme une pièce à la fois élégante et poétique, qui joue avec l’ambivalence entre représentation symbolique et objet décoratif.

Regard et reflet

On ne peut véritablement se saisir soi-même qu’à travers une mise à distance. La série d’autoportraits de Romain Ventura, Les Angoissées (2024), en constitue une démonstration saisissante. Le visage de l’artiste y apparaît dramatiquement éclairé, dans une facture rappelant la théâtralité baroque, tandis qu’il se confronte à son image reflétée, déformée par la peur. Ces œuvres évoquent immanquablement Le Désespéré (1845) de Gustave Courbet. Toutefois, là où Courbet fixe frontalement le spectateur d’un regard intense, Ventura détourne ce face-à-face en dirigeant son regard vers un miroir invisible. Ce dispositif crée une strate supplémentaire de réflexion : ses peintures prennent l’apparence de captures d’écran, comme si le spectateur observait l’artiste à travers l’objectif d’un appareil photographique. En se plaçant dans cet entre-deux — entre introspection et extériorisation médiatisée — Ventura élabore un récit visuel qui confère une portée universelle à ses autoportraits.

Le regard constitue également le centre du diptyque Portrait-Autoportrait (2025) réalisé par Armando Milano et Felicitas Yang. Le projet repose sur le principe de réflexion mutuelle et sur la mise en jeu de l’image de soi dans le regard de l’autre. Les artistes se photographient derrière une vitre structurée qui brouille et fragmente leurs traits. Ici, perception et représentation se révèlent toujours approximatives : l’image « derrière le miroir », l’image supposée authentique, échappe à toute saisie totale. L’œuvre suggère que la vérité de l’autre demeure fondamentalement insaisissable.

Les recherches de Harald Kröner peuvent quant à elles être interprétées comme des représentations symboliques de la persona de l’artiste. Son vocabulaire plastique combine lumière — notamment le néon — et systèmes sémiotiques tels que le langage, pour donner forme à de véritables poèmes visuels. L’écriture en néon gracehoper (2023) évoque l’idée que l’artiste est toujours en quête d’intuition. Was sich zeigt, ist was sich zeigt (2025), consiste d’un anneau de néon qui entoure un cercle noir autour duquel est inscrit « ce qui apparaît est ce qui apparaît ». Le spectateur, qui lit cette phrase, se voit simultanément reflété dans la surface noire, rejoignant l’expérience première de l’artiste face à son propre dispositif. Le texte devient alors une formule tautologique qui s’érige en autoportrait implicite. Enfin, le multiple me, myself & I (1999–2025) se compose d’une boîte lumineuse transparente contenant une diapositive représentant l’image de la boîte elle-même. Le spectateur en découvre à la fois l’intérieur et le double reflet généré, dans un jeu de renvois auto-référentiels qui prolonge la logique de la réflexion mutuelle déjà à l’œuvre dans les pièces précédentes.

Identité, discontinuité, autonomie

La discontinuité et la dislocation apparaissent comme des vecteurs déterminants dans les pratiques de Du Zhenjun, Cao Yu, Wang Tianyu et Shu Rui. Ces stratégies visuelles et conceptuelles traduisent une interrogation constante sur les modes de construction et de représentation de l’identité.

Le bleu de Du et Main rouge (2025) s’inscrivent dans la continuité de la recherche picturale récente deDu Zhenjun. L’artiste utilise des photographies numériques et des images générées par intelligence artificielle comme matériau de base pour ses compositions. Dans les autoportraits présentés, l’usage du reflet photographié à l’iPhone produit un dispositif de redoublement qui opère à la fois comme exercice d’introspection et comme critique sociale. Dans la lignée de ses premiers photomontages numériques, Du questionne ainsi la domination des images médiatiques dans la construction des subjectivités contemporaines.

La vidéo I Have (2019) de Cao Yu met en scène l’artiste dans un exercice performatif d’énumération de caractéristiques personnelles, de données biographiques et de qualités socialement valorisées. Chaque proposition, introduite par « J’ai », se juxtapose à la suivante sans hiérarchie apparente. Cette structuration aléatoire souligne la multiplicité constitutive de l’identité, tandis que la répétition mécanique confère au geste une dimension critique, en révélant la prégnance des normes sociales dans l’élaboration du sujet.

Chez Wang Tianyu, la discontinuité se matérialise par le recours au collage photographique. Dans The moment of reaction, the cake was smashed (Le moment de la réaction, le gâteau a été écrasé, 2024), le visage de l’artiste se fragmente en une mosaïque de réminiscences hétérogènes, à la fois heureuses et traumatiques. Ce visage disloqué, assemblage de mémoires contrastées, se présente comme une

métaphore des violences intrafamiliales et de leurs persistances dans l’expérience quotidienne.

Dans Déracinés (2023) Shu Rui associe des éléments disparates, la reproduction de son permis de séjour y côtoie, dans l’angle inférieur, l’image peinte de réfugiés entassés dans une embarcation — réminiscence directe des images médiatiques de Lampedusa. Par son style pictural volontairement naïf et coloré, l’artiste met en exergue le décalage entre la rigidité des structures de pouvoir et la fragilité existentielle de la condition migratoire. L’œuvre souligne ainsi le caractère profondément déstabilisant de l’expérience de l’exil.

La problématique de l’identité se retrouve également au cœur de l’œuvre de Chen Zhen intitulée La chose la plus importante (1990). L’artiste y inscrit, au-dessus de ses anciens papiers d’identité, l’énoncé : « Le plus important en art est de montrer d’abord la pièce d’identité de l’artiste. » Développant une conception alternative de l’identité culturelle, la transculturalité, Chen privilégie les notions de trans- expérience et de synergie. L’art, envisagé comme champ d’énergies, de pensées et d’imagination, acquiert alors une capacité transgressive : il excède les structures normatives et ouvre la voie à des modes d’existence alternatives.

L’installation de Andreas Mayer-Brennestuhl avec le titre autonom-souverän-neutralgrau: andreas mayer-brennenstuhl (2001), réalisée pour la première exposition de l’artiste à l’Académie des beaux-arts de Stuttgart, constitue une pièce centrale de ce parcours. L’œuvre se compose de panneaux en MDF, d’un manteau militaire, d’un arrosoir, des termes « autonom-souverän-neutralgrau », du nom de l’artiste et d’un portrait. Mayer-Brennenstuhl définit cette configuration comme un « autoportrait d’alias » : il substitue à sa propre image celle de Peter Würtenberger, alors directeur de BILD-ONLINE. Par le biais d’une esthétique moderniste épurée, il convoque les concepts fondateurs de la société bourgeoise moderne — autonomie, souveraineté, neutralité — tout en les minant de l’intérieur par l’évocation de la couleur « gris neutre », terme qui en révèle le caractère illusoire. L’installation met ainsi en tension l’autonomie de l’œuvre d’art et la réalité de ses déterminations sociales, interrogeant in fine la nature même de l’art au-delà de son apparence autosuffisante.

1 Bal, Mieke, Reading Rembrandt. Beyond the Word Image Opposition,Cambridge University Press, Cambridge, 1991: pp.247.

Curateur

Jens Hauser

Est 

Artiste

Zhao Duan

Née en 1981 à Shenyang, dans la province du Liaoning, a obtenu son diplôme de l’École Supérieure des Beaux-Arts de Toulouse en France en 2010. Actuellement, elle vit et travaille à Paris et à Noisy-le-Sec.

L’approche artistique de ZHAO Duan se concentre sur les notions de contact et d’expérience. Elle explore son travail à travers une variété de médiums et examine la relation triadique entre le corps, l’action et le temps. Elle privilégie une méthode d’enregistrement qu’elle qualifie d’« empreintes », permettant de relier la performance à la peinture et le dessin, essayant de laisser des marques et des traces heuristiques fertiles. Dans ses œuvres, des procédés de peinture et de dessin en tant que technique et des gestes d’action en tant que poéticité apparaissent en même temps et se fusionnent en unité.

En 2012, ZHAO Duan a obtenu le prix Michel Journiac en France. Ses œuvres font partie des collections de nombreuses institutions, à la fois privées et publiques, et ont été largement exposées en France et à l’étranger. Ses expositions ont eu lieu dans des lieux prestigieux tels que le Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, le Musée d’art contemporain Mac Val à Paris, le Musée d’art contemporain Ming à Shanghai, WU Space à Shenyang, et le Musée Ludwig en Allemagne, entre autres.

 

espace temps 

espace temps est un organisme qui se situe au coeur de Paris, à proximité du Centre Pompidou. Il est dédié à l’organisation d’expositions et d’événements de recherche, tout en favorisant les rencontres et les échanges. 

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